L’histoire de la paroisse Saint-Yves
Texte de Robert Germain – 1992
La paroisse Saint-Yves chevauche deux territoires, Sainte-Foy et Sillery. Elle fût créée le 18 avril 1953, à partir de trois secteurs : l’ensemble du Parc falaise, dans Sillery, qui débute en 1948, grâce à M. Eugène Chalifour. Puis, en 1954, s’ajoute le centre d’achat voisin et le secteur enchanteur du Cap-du-Diable. Un second secteur, créé en 1943, par des coopérateurs qui avaient formé la Société d’habitation des Employés civils vit ensuite les constructions êtres érigées à partir de 1949, territoire qui s’honorera des noms de grands artistes québécois. Enfin se constitue, dans Sainte-Foy, le troisième secteur des Vétérans ou des Anciens combattants, la plupart de ses artères portant les noms de grands soldats des guerres du XXe siècle.
Certes le quarantième anniversaire de la paroisse suscita pour le quartier, la paroisse et la Société d’histoire beaucoup d’histoires et de petites histoires… Invité comme conférencier l’abbé Montambault, confiait ce que furent les dix années du pasteur. Appelé à expliquer la réflexion de l’auditoire : que la paroisse Saint-Yves était une paroisse à peu près méconnue des Fidéens, une paroisse tranquille, M. l’abbé a rétorqué que le bien ne fait pas de bruit… et que les pasteurs ont toujours été secondés par des équipes remarquables, tant à la fabrique que dans les œuvres et mouvements.
SAINT-YVES : DE L’AÉRODROME À LA BANLIEUE DES VÉTÉRANS
À l’écart de l’animation du boulevard Laurier, derrière de hauts immeubles, les rues du Colonel-Mathieu et Triquet forment une oasis résidentielle typique des premières banlieues des années 1950. Alignés avec soin, les bungalows sont accompagnés d’allées, de pelouses, de parterres fleuris et d’arbustes, créant un cadre de vie verdoyant prolongé à l’est par l’îlot paroissial et au sud par les parcs Roméo-Vachon et Saint-Yves.
L’aérodrome du Bois-Gomin et l’essor de l’aviation (1920‑1938)
L’histoire du secteur remonte aux années 1920, avec la naissance de l’aviation civile et commerciale au Québec. Les avions servent alors à la protection des forêts, à la prospection minière, à la photographie aérienne et, l’hiver, à la distribution postale. En 1927, le gouvernement fédéral confie à la Canadian Transcontinental Airways (CTA) le service postal vers la Côte-Nord.
Avec le pilote Dr Louis Cuisinier, la CTA repère un terrain idéal sur le plateau de Sainte-Foy et, en 1928, l’aérodrome du Bois-Gomin ou Saint-Louis est aménagé. La piste principale de 3 500 pieds s’étend d’est en ouest des environs de la rue Nelles à la rue Richard-Turner, et du nord au sud du bois Gomin jusqu’au chemin Saint-Louis. Trois hangars sont construits à la hauteur de l’actuelle rue Gregg.
Le chef pilote de la CTA, Roméo Vachon, pionnier de l’aviation commerciale et responsable de la distribution du courrier sur la Côte-Nord, contribue à l’essor de l’aérodrome avec Louis Cuisinier, qui fonde en 1929 l’École aéronautique de Québec. L’aérodrome accueille festivals et spectacles aériens, et voit en 1933 le premier vol solo de Thérèse Lemieux-Hallé, l’une des premières femmes pilotes du Québec. Les coûts élevés entraînent la fermeture de l’aérodrome en 1938, quelques mois avant l’ouverture du nouvel aéroport de L’Ancienne-Lorette.
Urbanisation et implantation des vétérans (1946‑1955)
En 1946, la Canadian Airways Limited vend le terrain au Ministère des Anciens combattants pour 43 500 $. À cette époque, Sainte-Foy commence à se transformer en banlieue résidentielle, avec la construction du parc des Employés civils et la planification du campus de l’Université Laval.
Le ministère entreprend d’aménager sa propriété pour les vétérans de la Seconde Guerre mondiale : un hôpital est construit de 1949 à 1954, futur Centre hospitalier de l’Université Laval (CHUL). Sur le reste du terrain, un quartier résidentiel est conçu avec des rues portant les noms de vétérans des deux guerres mondiales. L’arpenteur Dermot Ignatius O’Gallagher trace une quinzaine de rues, dont Triquet et Colonel-Mathieu, et réserve un espace pour une église, un presbytère, une salle paroissiale et une école. Un parc est également aménagé à l’angle des rues Triquet et Sauvé et dédié à Roméo Vachon, avec un monument érigé en 1957.
Les terrains, généralement de 36 m × 18 m, sont exclusivement réservés aux anciens combattants avec des conditions d’achat avantageuses. Les premières maisons sont mises en chantier dès 1951, la plupart étant construites en 1953, en même temps que l’école primaire de la rue Triquet et la chapelle temporaire de la paroisse Saint-Yves, fondée à cette époque à partir d’une ancienne baraque militaire.
La vie dans la banlieue des vétérans
En 1955, les 48 lots des deux rues trouvent preneurs. S’y installent des familles de vétérans, notamment les Arseneault, Berryman, Cantin, Chouinard, Jacques, Jalbert, Lavigueur, Mitchell, Ouellet, Painchaud, Picard, Poulin, Vallée, dont certains, comme Bertrand Jacques (1922‑1996), ont combattu en Europe, participant à la campagne d’Italie et au débarquement de Normandie.
Les maisons, pour la plupart des bungalows de la SCHL (Société centrale d’hypothèques et de logement), illustrent un nouveau mode de vie : cuisine et vivoir sont au centre de la vie familiale, avec trois chambres à coucher, télévision, sous-sol aménagé pour jeux et rassemblements, et un espace conçu pour l’organisation domestique moderne.
Les enfants du baby-boom tissent les liens du voisinage, renforcés par la vie communautaire autour de la paroisse et de l’école. Le secteur garde longtemps l’aspect d’un chantier : rues de terre, coups de marteau, sous-sols aménagés et maisons sortant de terre. À partir des années 1960, les boisés cèdent la place aux édifices de l’Union canadienne, de Radio-Canada et de la SSQ, tandis que l’aménagement de l’église Saint-Yves en 1963 transforme durablement le paysage.
Vie communautaire et mobilisation citoyenne
Après les grands travaux, les résidants améliorent leurs terrains malgré un sol difficile, plantant pelouses, arbres et fleurs, parfois exotiques. Le quartier bénéficie de nombreux services à proximité : école, église, commerces, parc Saint-Yves, équipements récréatifs et Université Laval.
Dès les années 1970, les habitants s’organisent pour protéger leur cadre de vie : lutte contre un projet hôtelier, opposition à la construction d’une résidence pour personnes âgées et mobilisation pour le maintien de l’école de quartier dans les années 1990. Ces actions renforcent le sentiment communautaire hérité des premiers vétérans.
Aujourd’hui, même si les vétérans ont disparu, leurs familles et descendants continuent de s’enraciner dans le secteur, perpétuant l’histoire de Saint-Yves, entre mémoire aéronautique, héritage militaire et naissance des premières banlieues modernes de Sainte-Foy.